samedi 23 mai 2009

Louis-Ferdinand Céline - Marcel Aymé : Avenue Junot (2)

Première partie

Extraits de Avenue Junot, nouvelle tiré de En arrière de Marcel Aymé paru chez Gallimard en 1950. La scène se passe à Montmartre :

— L'œil viceloque, chez la femme en fleur, ça se tolère toujours bien, fit observer Céline. Elles ont de l'arrondi, des rappels de croupe dans le minois, avec du mystère d'entre-deux. Là dedans, l'œil vicieux se trouve niché, il tombe à sa place. Mais chez l'homme, même un jeunot comme Boquillard, la luisante salace, c'est pas regardable. Ça manque d'accords, l'œil est tout seul. C'est ce qui me fait honte quand je sors avec Popaul ou avec Fauchois. .Ces fumiers-là...

Paul et Fauchois se mirent à l'injurier, à lui rappeler les livres orduriers qu'il avait écrits, ce grand dégoûtant. Céline raconta une aventure qui venait d'arriver dans son dispensaire de banlieue : un accouchement avec déchirure; le chirurgien, un jeune, un apprenti barbier un peu myope, avait recousu jusqu'à l'anus inclus; la malade se plaignait de ne pas aller, etc., etc... Villebœuf riait des deux épaules, Fauchois perdait son monocle, Paul saccadait sur ses croquis. Mais, tout à la passion, Adélaïde et son barbiflore ne riaient ni même n'entendaient, et le cor anglais non plus. Soudain, Adélaïde se leva et se souvint à haute voix qu'elle avait laissé le gaz allumé dans sa cuisine. Sans la moindre gêne, le barbiflore lui emboîta le pas.

Boquillard surveillait l'avenue à travers le vitrage de l'atelier. Il y vit justement ce qu'il redoutait. Richard Eutrope jouait de sa barbe comme d'un violon et Adélaïde, à son côté, chancelait d'amour éperdu. Boquillard avait des incandescences dans l'œil et sa pomme d'Adam se donnait un mouvement désordonné. Ses compagnons observaient les ravages de cette lourde passion.
— Pourquoi que tu te laisserais pas pousser la barbe ? dit Gen Paul.
Boquillard secoua la tête. Il était trop fier pour laisser pousser sa barbe. S'étant informé, il apprit que le barbiflard était un poète du nom de Richard Eutrope.
— Je connais ça, grogna-t-il. J'ai vu un truc de lui : Le Bulbe des Contingences, que ça s'appelait. De l'écriture de petite salope. De l'évanescence de navet. De la méphistance d'uniprix. Ah ! la vache, c'est lui, Richard Eutrope ? Le pourri !

Boquillard grinçait des dents, ses yeux flambaient, sa cervelle grésillait dans la boîte. Il se saisit d'un crayon et se tourna vers le mur couvert d'inscriptions. Les visiteurs avaient en effet l'habitude d'y noter leurs adresses ou leurs numéros de téléphone, pour être sûrs que Paul ne les égare pas. Il écrivit d'un seul jet :
« Baveux, moisi, pâleur, plumicule, embarbé. »

Le cor anglais, qui venait d'écrire là son premier vers, découvrit du même coup sa vocation de poète et s'élança hors de l'atelier en brandissant son crayon. Fauchois, qui avait vu flamberger dans ses yeux l'éclair du génie, le regarda partir avec respect.

Chez toi, c'est plus fréquentable, dit Céline à Gen Paul. J'ai rien contre les barbes, mais si tu te mets à recevoir des poètes parfumés, des pisseurs de queue de cerise, où qu'on va ? C'est le courant d'air avec l'Académie. Ton Richard Eutrope, je connais ça; c'est du poète classique, surclassique, archiacadémique : le renifleur de coco, l'esthète à médéme, avec des complexes et des petites moiteurs de pédoque, le versicule dévirgulé à velléité musicale et philosocoque, quel charme qu'il a, ma chère, et profond, la vache, comment qu'il vous baratine les contraires dans son verbe taillé en pointe, commun en diable et anarcho comme grand-papa, chanteur de la désespérance du rien, kierkegaardien de la semaine prochaine, et les mondes s'affrontent dans mon coeur boudeur comme en 1900, et je dis oui en plein, et non par la bande, et mes fesses dans mon subconscient. Paul, t'es qu'un vilain, une vicieuse. Si t'avais le respect de nos génies, t'essaierais pas de nous faire gamberger dans ta tôle avec des poètes anémiques.

Paul se révoltait, se secouait comme un sanglier, et tentait d'éclater entre deux respirations, mais Ferdinand le fermait à coups de verbe. A la fin :
— Bon Dieu ! Mais qu'est-ce que tu viens me bonir, avec tes anémies ? Ton poète, moi je le connais pas. Je l'avais jamais vu, ton poète. Je savais pas seulement qu'il était là, le barbicole. Mais je remarque une chose, c'est que t'as l'air de rudement le connaître. Avec tes airs de frimant, c'est peut-être toi qui l'as rencardé. Ça va, maintenant, je vois la musique. Tes anémioques, tu leur files des remboums dans mon atelier et après, t'as encore la vicelance de venir m'engueuler.

Ferdinand le prit très mal. Il y eut des gueulements qui s'entendirent jusque dans l'avenue. Soupçonnés à leur tour, Fauchois et Villebœuf n'eurent pas trop de mal à se laver de l'accusation. Le mystère de la présence du barbiflard resta entier. Paul, plein de rancœur, donna un coup d'œil à ses croquis et posa une toile blanche sur son chevalet. Prenant un peu de recul et serrant dans son poing un pinceau chargé de couleur rose, il examina longuement l'espace à couvrir. Soudain, il se rua sur la toile, frappant du pinceau comme à coups de sabre, d'estoc, de taille, de revers, et faisant à chaque coup jaillir la chair fraîche. Ses trois compagnons, encore chiffonnés, regardaient surgir et s'épanouir le visage d'Adélaïde.
— Bonne assiette, murmura Villeboeuf, comme à regret. L'œil est là.

Paul ne dit rien, mais l'éloge lui fut sensible, car les peintres répugnent à reconnaître quelque mérite à un autre peintre, s'il n'a pas au moins quarante ans de plus qu'eux. On put s'entretenir du barbicole avec un peu plus de sérénité.

Debout dans sa cuisine, Adélaïde mangeait ses crevettes. Elle était descendue avec Richard Eutrope jusqu'au bas de l'avenue Junot. Il ne s'était pas déclaré, fût-ce évasivement ou par allusions. De temps en temps, il lui posait la main sur les fesses ou la barbe sur l'épaule, pour constater le fait qu'elle lui appartenait. Il parlait nonchalant, un peu comme à soi-même :
Céline, c'est très surfait. L'homme est antipathique, peu intelligent, je m'en doutais du reste. Petit tempérament de populiste qui a déjà atteint son plafond.
Adélaïde se fichait de Ferdinand et de son plafond. Elle écoutait la petite musique un peu tortillée et noyait son cœur dans la barbe soyeuse. En la quittant, il l'invitait à dîner pour le soir même et lui donnait rendez-vous dans un bar de Montparnasse. Comme elle regagnait son domicile, le cor anglais dévalait l'avenue au grand trot. Il s'arrêtait court, lui prenait les mains et disait :
— Délaïde, j'ai le coup de passion, je t'aime au sérieux, c'est du pour la vie.
- Qu'est-ce qui te prend ?
- Ton barbiculé, c'est de la fausse monnaie, dis-lui merde.
— Tu deviens fou.
— Monte sur mon dos, je te dis, je t'emporte au Ciel, j'ai la clé.
- T'es gentil, mais c'est pas possible.
- Tu m'aimeras un jour et rasé, mais on perd du temps. On perd du temps.

En mangeant ses crevettes, elle pensait, fondue en délices, à son poète Eutrope et, par incidences, au cor anglais. Qu'il était drôle, ce cor ! Pas de barbe, mais la fougue, la passion fauve, le feu dans l'œil. Émouvant quand même, il était. Mais quoi, pas de barbe. A y repenser, il lui semblait avoir posé le pied sur un joli chemin finissant en cul-de-sac."


Marcel Aymé, En Arrière, recueil de nouvelles, Gallimard, 1950, p.95 et suiv.

Photo : Céline et Marcel Aymé à Grosrouvre.

La suite très prochainement...

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